poésie Auteurs Publié le 03/03/2017

Rencontre avec Jean-Claude Martin

 

Jean-Claude Martin, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis né en 1947 à Montmoreau, dans le sud de la Charente. J’ai travaillé de 1975 à 2007 en tant que conservateur à la bibliothèque universitaire de Poitiers. Fin 2005, je suis devenu président de la Maison de la Poésie de Poitiers.

Pour ce qui est de ma « vocation littéraire », c’est en 1965 (classe de Philo à Angoulême) que j’ai découvert Les Manifestes du surréalisme, et à cette période j’ai commencé à vouloir écrire sérieusement. Ensuite, j’ai lu Francis  Ponge, Henri Michaux, W.C. Williams, les objectivistes américains, etc. J’ai trouvé mon expression en poésie (poème en prose) vers 1978. J’ai rencontré alors François de Cornière, Louis Dubost, René Daillie, Georges L. Godeau, etc. J’ai continué… et continue. 

A part la littérature d’une manière générale, j’aime aussi tous les autres arts, avec une prédilection pour le théâtre. J’adore aussi la gastronomie (hum ! le chocolat…) et le sport (en particulier les sports dits mécaniques : courses auto et moto).

Vous écrivez depuis longtemps, vous souvenez-vous quel a été votre premier contact avec la poésie ? Quels sont vos premiers souvenirs de lecture ?

Je ne me souviens plus de mon premier contact avec la poésie. Comme je l’ai dit précédemment, mon premier contact avec la poésie du XXe siècle date de ma rencontre à 18 ans avec le surréalisme. Quant à mes premiers souvenirs de lecture, c’était un livre de la collection Rouge et Or (dont j’ai oublié le titre) : un jeune homme un peu sauvage rencontrait une belle jeune fille blonde. Elle lui disait : « je m’appelle June ». Il répondait : « vous êtes le soleil » !!!!!

Avez-vous déjà envisagé d’écrire sous une autre forme ? Qu’est-ce que le poème pour vous ? Comme une photographie ?

En fait, jeune homme, j’ai rêvé d’être écrivain, pas seulement poète. J’ai essayé toutes sortes d’écritures : roman, théâtre, etc. Le roman ne me convient pas : je coupe trop. Je n’aime pas les digressions, les descriptions, les mots inutiles, les chevilles… André Breton, dans un Manifeste du Surréalisme, (je ne sais plus lequel), prétend que Paul Valéry détestait l’écriture romanesque parce qu’il ne voulait pas écrire  « la marquise sortit à cinq heures ». Je ne suis pas un adorateur de Valéry, mais je comprends tout à fait la réaction que lui prête Breton. Malheureusement, seul le roman est « reconnu » dans la littérature française actuelle.

J’ai écrit deux livres de nouvelles, un de théâtre (un autre en préparation). A 23 ans, j’avais écrit une pièce de café-théâtre, qui « marchait » bien. Et puis, diverses choses ont fait que j’ai abandonné le théâtre pendant plus de quarante ans ! Je redécouvre avec joie aujourd’hui cette écriture si particulière.

Pour en revenir au poème, des gens comme Michaux ou Ponge (et d’autres) m’ont montré que la poésie pouvait se prêter à toutes sortes d’écritures. C’est pourquoi je suis allé vers le poème en prose, à la fois parce que trop de « poésies » aujourd’hui ne sont que de la prose  découpée, et parce que cette forme me permettait de calmer mes frustrations de raconteur d’histoires, le poème en prose pouvant se muer en court récit, en  moment de sensations, etc.

Qu’est donc le poème pour moi ? Je reprendrai un texte écrit pour une présentation de mon travail en 1999 (et qu’on retrouve sur ma fiche à la Maison des Ecrivains et de la Littérature). J’y souscris encore aujourd’hui :

 

« On croit souvent que la poésie n’est qu’une petite ritournelle rimant plus ou moins, ou quelque chose de très linguistique et de très ennuyeux sur laquelle des messieurs très linguistiques et très ennuyeux font des colloques… Je ne pratique ni l’une ni l’autre. J’essaye de faire tenir en quelques lignes (ce sont des poèmes dits « en prose » qui ne dépassent jamais une page) des rencontres, des moments, des éclats, des éclatements, des éclairs, des éclaircies, des impressions, des petites choses vues, des grandes choses entr’aperçues : du ciel, de l’eau, des avions, des êtres humains, du temps qui passe, des émotions, des histoires qui commencent (ou qui ne commencent pas), des choses qui peuvent être symboles d’autre chose (ou de rien). C’est un peu un journal (sans être un journal). Ce sont (recréés) des moments de ma vie. J’espère qu’ils peuvent aussi toucher des moments de la vôtre. »


 

Vous avez publié  vingt-trois ouvrages, quel est le livre dont vous vous sentez encore le plus proche ? Pourquoi ?

On est toujours plus « proche » du dernier paru. Mais en fait, je me sens toujours proche de tous mes livres publiés. A tel point qu’il m’est arrivé de reprendre parfois dans des livres quelques textes d’anciens ouvrages épuisés que je sentais toujours actuels et « proches » de moi. Ce qui prouve une fidélité à soi-même – ou une incapacité de se renouveler ?

Les textes que j’ai écrits sur la mort de mon père (« Quelques jours en mai » in Tourner la page – Ed. L’Escampette, 2009) me restent aussi particuliers, parce que très intimes et personnels.

 

Parlez-nous de La Maison de la Poésie de Poitiers.  Quelles sont vos activités ? Quels sont vos objectifs quand vous établissez une programmation ?

La maison de la poésie vit aujourd’hui sa onzième année. Ce n’est pas moi qui l’ai créée ou en ai lancé l’idée. Je n’y croyais pas trop d’ailleurs, car je savais qu’il n’y avait pas volonté de la part des « investisseurs institutionnels» de mettre l’argent nécessaire à avoir une vraie « maison », avec du personnel rémunéré pour y travailler, etc.

Et de fait, depuis onze ans (voir notre plaquette anniversaire 2006-2016), nous sommes restés une petite équipe de bénévoles, nomades, n’ayant un toit (partagé avec d’autres associations) pour abriter nos rencontres que depuis quatre ans. Notre budget est près de trente fois inférieur à certaines maisons de poésie en France ou en Europe. Pourtant notre fréquentation n’est pas moindre, au contraire, que celle des « grosses » maisons de poésie. De 2006 à 2016, nous avons fait découvrir 44 poètes  français et 54 poètes étrangers (de 24 pays différents), rendu hommage aux grands poètes morts, et partagé la poésie avec tous les publics par des lectures « à thème »ou non, en des lieux divers et variés, ou en collaboration avec des associations « proches du terrain ». Notre convivialité est partout reconnue, et les dîners au 198 Faubourg du Pont Neuf (notre lieu de réunion) entre poètes invités et auditeurs qui désirent rester  après les rencontres (beaucoup d’entre eux apportant souvent un petit quelque chose supplémentaire à grignoter) peuvent en témoigner.

Pour notre programmation, je tiens pour ma part à ce que nous puissions accueillir des poètes ayant des styles d’écriture différents, la poésie aujourd’hui (en France mais partout ailleurs aussi) étant très diverse, des recherches sur le langage  jusqu’aux témoignages les plus réalistes. Nous regroupons parfois dans une même rencontre deux à trois poètes par régions,  ou par affinités (voire opposition) de thèmes et d’écriture. J’aime aussi faire découvrir des « humbles », des « passeurs » : revuistes, « petits » éditeurs en région, etc.

En ce qui concerne les poètes étrangers, nos relations avec la Fédération européenne des maisons de poésie et le Printemps des poètes à Paris nous permettent de bénéficier de renseignements, d’adresses, de circuits, etc. Chaque année, au marché de poésie de Paris en juin, nous prenons également des contacts.

 

Y a-t-il une nécessité à donner voix à la poésie ? Pourquoi à votre avis est-elle si difficile à diffuser, à faire connaître ?   

La poésie, comme beaucoup de choses, est victime de malentendus. Les récitations obligatoires à l’école n’ont rien arrangé, et pour beaucoup de gens, c’est encore quelque chose d’élitiste, d’hermétique. Les rencontres avec des poètes vivants français ou étrangers dissipent cette fausse idée, car les auditeurs se rendent compte que ces poètes parlent du monde qui nous entoure et traduisent nos questionnements.

Mais la « grande » édition (en Occident surtout) a décidé une fois pour toutes que la poésie n’était pas « rentable », ce qui n’est pas faux, car elle s’adresse d’abord à un (petit) public  d’amoureux du verbe, et donc la « grosse » édition l’a chassée de ses rangs.

Elle survit grâce à des passionnés, des réseaux, des liens, des lieux qui, de bouche à oreille, lui permettent de résister. Grâce à internet aussi, qui renouvelle une sorte de littérature de colportage.

Et c’est vrai que la rencontre avec le public est souvent d’abord aujourd’hui orale (et nous tenons, à la maison de la poésie, à ce que les poètes lisent eux-mêmes leurs textes, en français ou dans leur langue maternelle pour les étrangers, l’auditeur pouvant ensuite acquérir des livres pour prolonger la rencontre). Car, pour ma part, je considère toujours important ce contact, intime, personnel, par le livre ou n’importe quel support écrit, entre un lecteur et un poète : c’est le juge de paix de la qualité (et de l’émotion) d’écriture. L’oralité peut tromper sur la valeur de ce qui est dit, par la grâce de « l’orateur », ou les nombreuses « techniques » d’oralité. 

Quels sont les publics ?

Notre public (et c’est une de nos fiertés) est très divers, pas du tout « intellectualisant ». A chaque fois, le public « découvre » le poète, en est généralement heureux. Et, s’il y a un petit noyau de fidèles, il y a aussi, à chaque rencontre, des auditeurs nouveaux. Lors du passage de poètes étrangers, des gens de la communauté concernée viennent (les poètes étrangers attirent toujours davantage de public).

Nous allons aussi au devant des gens par des lectures que nous faisons nous-mêmes en des lieux a priori « non culturels » (marché Notre-Dame à Poitiers, par exemple)

Quels sont vos projets actuels ? Sur quoi travaillez-vous ?

Pour la maison de la poésie, c’est  continuer. Mais la lassitude et la fatigue gagnent les bénévoles. Le fait aussi que, malgré nos efforts, on ne reconnaisse pas beaucoup notre travail. La presse locale préfère faire tout un plat de rencontres autour « d’écrivains » (??) médiatiques travaillant à la radio ou la télévision et que le « grand public » connaît déjà. Inviter des auteurs inconnus (mais de valeur) n’a aucun intérêt !

Les incertitudes financières de l’heure et les changements de région ne sont pas sans laisser  non plus devant nous un énorme point d’interrogation.

 

Pour moi, en tant qu’écrivain, c’est continuer aussi, autant que faire se peut. Mais le temps me manque (la charge de la maison de la poésie m’accaparant beaucoup). Un opus de théâtre que j’ai appelée « D’Eux » (car ce sont des « nouvelles à jouer » avec à chaque fois deux personnages) va être monté le 25 mars par la Rolling Cat Compagnie, et donnera lieu à un livre aux éditions de l’Aiguille (à Etretat ! même éditeur que pour ma précédente pièce « Je n’ai jamais pris l’autobus »). Une autre pièce de théâtre (sorte de réécriture de l’Odyssée à ma manière) verra peut-être le jour en marionnettes. Et une troisième circule dans divers comités de lecture. (Le théâtre est encore plus difficile à faire jouer et éditer – dans de bonnes conditions, et à compte d’éditeur, bien sûr -- que la poésie, ce qui n’est pas peu dire !)

J’ai aussi un manuscrit de poésie regroupant mes « poèmes d’amour » qui va peut-être se faire (je touche du bois !)

La vie d’un auteur est ainsi faite d’attente, d’espérance, de joie, de frustration, de déception… C’est ce qui fait son charme – et sa détresse.

Jean-Claude Martin (début mars 2017)

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