Auteurs portrait Publié le 06/07/2017

Rencontre avec Thomas Duranteau

Thomas pourriez-vous vous présenter ?

Je suis né en 1979 à La Rochelle et de retour dans cette ville depuis seulement l'été 2016 (après un passage de plusieurs années par Poitiers puis Limoges). Je suis illustrateur, auteur et professeur d'histoire. Je classe les termes dans cet ordre-là car le dessin est apparu dans mon parcours comme une évidence depuis mes plus jeunes années alors que le plaisir de l'écrit a été véritablement une conquête. Je n'avais pas du tout de facilité pour ce mode d'expression et c'est seulement au lycée que les choses ont commencé à évoluer. Alors que j'entame un parcours scientifique, je découvre le plaisir de la lecture avec des ouvrages de style fantastique comme Le seigneur des anneaux de Tolkien et Dune de Herbert qui sont des révélations. Je découvre en même temps en cours de français la place du symbole dans l'écrit poétique et les portes infinies que cela peut ouvrir. Vers la même époque, je rencontre enfin un ami qui écrit de la poésie. Tout cela me pousse alors à avoir la tentation d'écrire moi-même quelques textes poétiques. J'ai la chance assez rapidement de rentrer en contact avec Serge Wellens, poète et libraire à La Rochelle de 52 ans mon aîné. Il a accueilli avec beaucoup de bienveillance mes premiers écrits et m'a permis de sentir concrètement ce que voulait dire « vivre en poésie ». Il m'a invité à lire de nombreux poètes (en particulier contemporain), la plupart dont j'ignorais jusqu'au nom. Parmi ces poètes, je peux citer dans le désordre et de façon non exhaustive Guillevic (qui reste pour moi le poète qui me touche le plus), Cadou, Breton, Rousselot, Michaux, Joubert, Reverdy, Manoll, Mazo, Bouhier, Max Jacob, Baudry. Serge me racontait ses souvenirs d'une vie marquée par la poésie avec humour et profonde humanité. Les mots et les livres gagnaient en consistance par nos échanges amicaux. C'est ainsi que petit-à-petit je suis rentré en poésie et par là-même dans le monde du livre

Nous suivons votre travail depuis longtemps déjà, vous êtes un auteur réellement éclectique quand à vos formes d’expressions (illustration/bande dessinée/ écriture …), comment définiriez-vous votre travail ?    

C'est toujours difficile de définir son travail, en particulier quand il prend des formes aussi variées que vous le présentez. Je me définirai comme chercheur, comme quelqu'un qui cherche à mieux connaître l'humain par la création artistique et à mieux se connaître soi-même. J'ai toujours eu la sensation double que tout pouvait tenir dans un poème de trois vers et qu'en même temps je construisais un ensemble qui prenait sens aussi par l'accumulation des échos entre mes ouvrages. Même si cela est souvent inconscient durant le processus de création, j'ai toujours l'impression que les thèmes me choisissent plus que je ne les choisis. Par là-même, j'ai le sentiment de tourner autour de sujets qui dépassent la diversité des formes. Par exemple, le thème de la dévoration traverse la plupart de mes livres : depuis la Lucilie bouchère (mouche qui se nourrit des plaies des animaux) ou Processionnaires (sur les chenilles qui dévorent le pin) jusqu'à Narcisse Pelletier, la vraie histoire du sauvage blanc (qui soulève entre autres la question du cannibalisme) en passant par des livres aux noms explicites : L'appétit de la mort, Bouchée à la ruine ou Des miettes et des étoiles. Face à la dévoration, prend place en miroir la parole, le verbe, le mot comme un antidote, un moyen de renverser par la même bouche, ce qui avait été dévoré. Le travail de création relèverait donc d'une forme de réparation du monde par la quête de beauté, tout un programme...

Pourriez-vous nous préciser quel est pour vous l’intérêt de croiser différentes formes d’expression/ d’art ?  

Pour moi, l'art (au sens large) se définit vraiment par l'ouverture d'un espace en son centre ou en ses marges qui permet au lecteur ou spectateur d'aller au-delà de l'intention du créateur. Par là-même, l'art nourrit l'art et les échos peuvent être infinis et d'une richesse exponentielle. C'est dans ce sens que j'ai été amené à rentrer dans un dialogue avec d'autres artistes comme ce fut le cas avec Lydie Arickx pour le livre L'appétit de la mort. Le thème de cet ouvrage étant le suicide, je ne voulais pas m'enfermer dans quelque chose de solitaire mais amener une forme de dialogue, c'est pourquoi j'ai proposé à cette artiste de faire des créations originales à partir de mes poèmes. Bien entendu, nous sommes loin de l'illustration au sens premier du thème, c'est vraiment la recherche d'échos qui puissent nourrir l'une et l'autre créations. Parfois, cela a été la démarche inverse, j'ai pu écrire des poèmes à partir des œuvres du sculpteur Marc Petit ou du peintre Philippe Croq, ayant été touché par la puissance de leur travail.

J'ai eu aussi l'occasion dans mes trois derniers ouvrages de travailler l'écrit et le dessin de façon concomittente et complémentaire. C'était pour moi l'occasion de laisser venir des formes d'expression différentes en les laissant résonner ensemble en parallèle, parfois en décalage. Par exemple dans le carnet de voyage dans les camps d'extermination nazis (Des miettes et des étoiles), je me suis parfois dit que je ne pouvais pas dessiner ce que je voyais comme face à la masse de cheveux à Auschwitz, l'écrit était alors un relais pour exprimer différemment mes sensations. Parfois le lien entre texte et image devient très intime et pensé dans une unité, par la BD ou un dialogue, comme dans le livre Maîtres de vie sur les modèles égyptiens de l'époque antique. Je suis vraiment intéressé par ce dialogue que je trouve fécond et les civilisations qui me touchent particulièrement ont un lien texte-image particulièrement fort (par les idéogrammes) : c'est le cas de l'Egypte antique et de la Chine.

Nous vous avons rencontré à l’occasion de la sélection de votre ouvrage « Processionnaires » (pour notre action en lycée « Fabriquez un poème ») et donc par le biais de votre travail en poésie, quelle place prend la poésie dans vos projets ?

Pour moi, la poésie est la porte d'entrée de toute forme d'écrit (et je dirais de toute forme de création) par la recherche qu'elle implique sur l'image, le langage et la réflexion fondamentale sur le lien entre le fond et la forme. La poésie est plus qu'une simple approche de la forme, c'est l'ouverture vers une recherche d'absolu. Cela paraît peut-être très pompeux que de le dire ainsi, voire peut-être présomptueux alors que c'est juste la recherche fondamentale sur ce qui fait notre humanité. C'est pour moi l'unique sens de tout travail de création, chercher à aller plus loin que soi-même pour trouver quelque chose qui change notre regard sur nous-mêmes. C'est pourquoi les thèmes que j'aborde touche à ce que je nomme parfois « les frontières de l'humain », les moments où l'humain se retrouve à vaciller sur les limites de sa propre existence et touche alors aux questions des frontières poreuses entre humanité et animalité, entre humanité et possible divinité. Les sujets que j'aborde peuvent sembler difficiles (mort, suicide, camps) ou incongrus (mouches, chenilles) car je ne recule pas devant un thème qui se présente à moi. Je parlais précédemment du thème de la dévoration qui implique celui de la mort. Mais il ne faut pas y voir une fascination pour la mort, bien au contraire. Les personnes qui me connaissent au-delà de mes écrits savent que je suis quelqu'un de joyeux et je n'ai jamais eu de penchant dépressif, je me sens assez loin des poètes maudits. J'ai toujours revendiqué la non morbidité de mes poèmes et la puissance de vie que j'espère transmettre à travers eux, une fois le superflu consumé. D'où la forme brève et le travail par fragments. Lors des rencontres avec les élèves, j'explique parfois que j'écris plus souvent avec la gomme. Le but de cet acharnement à passer par une forme poétique tient donc dans cette recherche-là de concentration, une recherche quasi alchimique autour de quelques signes sur une page blanche. Accompagner par le mot ou le dessin, redonner une place, et se reconnaître ainsi humain dans une poésie de l'empathie qui laisse autant de place aux dévoreurs qu'aux dévorés...

Nous remarquons aussi dans vos livres la présence récurrente de thématiques historiques et de la mémoire. Vous êtes enseignant en histoire certes, mais pouvez-vous nous parler de cet intérêt ?

C'est vrai que le rapport à l'histoire et à la mémoire est fortement présent dans mon travail. Il est particulièrement au centre de mes trois derniers livres. Dans toute démarche de création, je pense, se pose la question de la trace, de ce qu'on décide de laisser que ce soit dans l'écrit ou le dessin. Mais, en plus de cela, la question de la mémoire me bouleverse, je suis par exemple vite touché par des photos anciennes même si les personnes photographiées me sont inconnues. C'est cette possibilité offerte de rentrer en contact ainsi par l'image ou par les objets avec une humanité dans laquelle nous nous reconnaissons tout en sachant qu'elle nous dépasse largement.

Dans mon dernier ouvrage Narcisse Pelletier, la vraie histoire du sauvage blanc, il y a la volonté de redonner une place à la mémoire de ce jeune vendéen qui a vécu 17 ans dans un groupe aborigène du Nord Est de l'Australie au XIXe siècle suite à l'échouage de son navire. La volonté d'un retour aux sources est au centre de l'ouvrage en confrontant les différents documents concernant cette histoire dont le témoignage principal qui est un texte de 1876 qui n'était plus disponible. Mais, derrière la volonté de conserver la mémoire, il y a aussi des questionnements très contemporains qui m'intéressaient profondément autour du rapport à la différence et aux questions d'intégration. Il a été certainement plus dur pour Narcisse Pelletier d'avoir à se réintégrer dans sa culture natale qu'à s'intégrer dans la culture aborigène alors qu'il a 14 ans quand il est abandonné sur le littoral australien. Quand il revient, il devient pour les Français qui l'accueille le sauvage, l'anthropophage et, après avoir été l'objet de fascination exotique, il finit sa vie plutôt isolé. À travers ce parcours, la mémoire, comme souvent, devient un révélateur de problématiques très actuelles : la place des cultures premières aujourd'hui, le regard que l'on porte sur l'autre et sur soi, la question de l'intégration, le rapport au corps (nu, percé, scarifié), à l'environnement... Je suis content que l'ouvrage ait rencontré son public et des échos très favorables. Epuisé en 6 mois, il est en cours de réédition et vient juste de recevoir le Prix Mémoires de la Mer décerné par la Corderie Royale de Rochefort.

Si tant est qu’il y en ait un, lequel de vos ouvrages vous semble le plus représentatif de votre travail, de vos envies, de vous-même ?

C'est difficile de ne citer qu'un ouvrage par les résonnances entre livres dont je parlais précédemment et qui pour moi ont du sens et de l'importance. Je pense que Des miettes et des étoiles est peut-être le plus représentatif car il combine véritablement des textes poétiques courts et des textes plus longs, des dessins réalisés dans les camps, des peintures en atelier, des parties BD, des citations de lecture, une partie plus historique. Par l'accumulation de ces fragments, je crois qu'il est l'ouvrage qui présente le mieux la diversité de mes formes d'expression au profit d'un même projet. Ce livre montre bien en quoi mes différentes casquettes m'ont permis une approche originale mêlant le sensible et le documentaire. Simone Veil parlait de ce livre comme « d’une réalisation originale, pertinente, sensible et juste ». Alors que les hommages se multiplient suite à sa disparition récente et que je repense à son parcours, je suis forcément très touché du regard qu'elle avait porté sur mon humble écrit.

Envisagez-vous ou avez-vous déjà travaillé sur des projets de pure fiction tel un roman ?  Pouvez-vous nous parler de vos projets futurs ? Sur quoi travaillez-vous ?

Je n'ai pas encore eu cette tentation, je suis encore assez attaché à la forme courte de la poésie ou de textes brefs. La difficulté dans mon rapport à l'écrit et l'exigence dans la juste formulation expliquent certainement ce choix. Maintenant, j'aime à explorer des voix nouvelles et à me frotter à des formes différentes.  Même si je n'ai pas encore essayé ce type d'écrit, il m'arrive de penser à des projets qui pourraient être plus sous forme de romans. Je suis aussi tenté par des albums jeunesse, des romans graphiques... Comme vous le voyez, les envies ne manquent pas mais le travail de création n'étant pas anodin, tout demande beaucoup de temps car il ne suffit pas qu'une idée ou un thème s'impose, il faut qu'il puisse prendre sens pour moi à un moment donné et cela prend la plupart du temps plusieurs années. Entre les premiers écrits ou dessins et l'ouvrage publié, il est rare qu'il y ait eu moins de trois ans et c'est souvent beaucoup plus. Par exemple, je travaille sur un projet de recueil de poèmes à partir des sculptures de Marc Petit accompagné d'un travail photographique sur ses œuvres. Les premiers textes datent de 2010... Chaque texte a une vie de galet voyageant à travers les roulis de mon histoire, se cognant ici ou là à de nombreux doutes et récupérant dans cette pérégrination des éléments parfois infimes de ma vie, de mes sensations. Quand l'ouvrage se retrouve en librairie, cela peut apparaître de l'extérieur comme une sorte d'évidence mais de nombreux questionnements et de nombreux doutes jalonnent la maturation de chaque projet.

Parmi les autres projets sur lesquels je travaille, sans vouloir trop dévoiler, je peux citer aussi un roman graphique très personnel sur la traversée de la maladie et du décès de mon épouse et un livre plus historique sur le parcours d'un collectionneur d'objets antiques égyptiens, directeur d'une grande sucrerie en Moyenne Egypte au XIXe siècle. Les projets ne manquent donc pas et les envies aussi, c'est pourquoi j'ai décidé de prendre une disponibilité à partir de l'année scolaire prochaine pour pouvoir me consacrer à ces multiples projets de livres, aux expositions qui s'organisent autour de mes derniers ouvrages et aux interventions en tant qu'auteur-illustrateur (conférences ou rencontres avec les scolaires).

Quelques ouvrages

Voir aussi

Pour toutes les actualités de Thomas Duranteau, consultez son site Internet : 

https://www.thomasduranteau.com/

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