interview Publié le 09/11/2017

Rencontre avec Tiphaine Gantheil et Timothée Morisse

Ce mois-ci nous allons à la rencontre de 2 artistes fraîchement installés en Nouvelle-Aquitaine : Timothée Morisse et Tiphaine Gantheil.
Illustrateurs et auteurs de bande dessinée, ils seront en résidence à la Maison des étudiants (Université de Poitiers) jusqu’en Janvier 2018 afin de travailler à la réalisation d’une exposition sur le thème des Violences faites aux femmes.

En préambule, pourriez-vous vous présenter ? 

TG : Je m’appelle Tiphaine Gantheil, je suis originaire de Charente, j’ai commencé mes études par les Arts Appliqués de Poitiers option architecture intérieure. Au bout de quelques années, j’ai tout arrêté parce que ce travail ne m’apportait pas du tout ce dont j’avais besoin et je suis revenue à mes premières envies, la narration et le dessin. J’ai repris mes études au CESAN à Paris, je suis restée 7 ans là-bas, à côté de mon travail de création, j’ai enseigné le dessin, la peinture et l’illustration. En février de cette année nous avons déménagé à Jarnac en Charente pour faire une pause nature !

TM : Moi c’est Timothée, j’ai 28 ans et je suis auteur BD au sein du collectif DIG, illustrateur et graphiste. J’ai grandi en Corrèze, où je suis né. J’ai fait des études de graphisme à Aurillac et Cahors, avant de me retrouver à Paris pour suivre une formation sur « l’image narrative » (CESAN). Suite à ces études-là, nous avons fondé avec Tiphaine et d’autres ami(e)s du Cesan, un collectif de Bande dessinée qui s’appelle « DIG » (Digression Imaginaire Généralisée). À côté de cela, j’ai aussi enseigné la bande dessinée aux Ateliers Pierre Soulages à Paris pendant quelques temps.

 

Quelle est la genèse de DIG ? 

TG : À la fin de nos études au CESAN, Tim, d’anciens élèves et moi-même avions envie de créer quelque chose ensemble, de comprendre les différentes étapes d’une publication. C’était aussi un moyen de se soutenir, car une fois l’école terminée, nous nous retrouvions un peu seul et avoir un retour sur son travail est quand même quelque chose de très important. Nous avons découvert le milieu de la BD ensemble, avec DIG nos premiers festivals se sont faits avec le collectif. 

TM : Suite au concours jeune talent du festival d’Angoulême en 2013 où nous tous (les membres du collectif) avions participé et échoué, nous nous sommes dit « mince, comment se fait-t-il que nous n’ayons pas gagné, nous sommes pourtant mieux que les autres… Publions quand même nos histoires recalées dans notre propre revue ! », Dig « numéro Zéro » est né ! (À cette époque cela ressemblait plutôt à un fanzine, beaucoup plus amateur). Ensuite on s’est dit que c’était un peu nul comme concept finalement : devoir tous les ans perdre le concours d’Angoulême pour ensuite nous auto-publier. Surtout que l’année suivante, Tiphaine a été sélectionnée à ce même concours, ça ne pouvait plus fonctionner ! On s’est donc creusé la tête pour élaborer tout ça et faire de « Dig » quelque chose d’un peu plus construit et original, dès le second numéro (DIG Numéro Moins un) …

 

Le projet DIG -2 a été financé en crowdfounding.  Quel en est l’intérêt ? Pouvoir gérer le projet seul de A à Z ? 

TM : Nous avons toujours aimé l’idée de mener nos projets du début à la fin, avant même de passer par le crowdfounding. La différence était que nous financions de nos propres poches nos anciens numéros. Puisque DIG Numéro -2 était plus ambitieux, l’intérêt premier d’un financement participatif était de pouvoir récolter les fonds nécessaires pour réaliser le projet tel que nous le rêvions : un beau livre cartonné, avec du beau papier, etc. C’était le meilleur/seul moyen d’y parvenir et cela nous permettait en plus de communiquer énormément sur le projet, de partager notre travail en amont, d’avoir des retours de nouveaux lecteurs et d’imprimer plus d’exemplaires qu’auparavant.

TG : On peut dire que les intérêts sont multiples. Outre l’aspect financier, l’avantage est que c’est un moyen de s’assurer de partager notre travail dès sa sortie, nous avions environ 250 contributeurs, c’est donc 250 personnes qui ont pu découvrir notre album directement. C’est un système que je trouve très intéressant car ce n’est pas du mécénat, simplement des préventes.

 

On peut voir avec ce projet, que vous apportez beaucoup de soin aussi bien au contenu du livre qu’à sa forme. Quel rapport entretenez-vous avec les livres ? Avec la BD ou par rapport à la littérature ? 

TG : Oui, je peux dire que nous sommes très attachés au fait de produire de beaux livres. La forme c’est important pour nous car un livre c’est quelque chose que l’on garde, avec les années on se retrouve avec une bibliothèque importante et c’est ce qui a le plus de valeurs chez moi ! Un livre c’est précieux pour moi, et un album BD encore plus (même si beaucoup de maisons d’éditions en littérature font de très beaux livres). Je suis très sensible au rapport texte / image depuis mon enfance, ça a commencé par les livres illustrés puis j’ai enchaîné avec la BD, Tintin est devenu ma raison de vivre ! Je lis beaucoup plus de BD que de littérature aujourd’hui encore.

TM : J’adore l’objet aussi, un livre c’est un peu magique car tout ce qu’il contient reste toujours à sa place. Qu’on l’ouvre pour la première ou la dixième fois, rien ne bougera jamais, il y a quelque chose de gravé, parfois tout un univers, et cette idée me plait. Après j’aime beaucoup quand tout est cohérent, de la couverture jusqu’au moindre détail à l’intérieur, qu’il y ait un travail de réflexion derrière l’objet en lui-même. En termes de bande dessinée je trouve excellent le travail de Marc Antoine Mathieu vis-à-vis de ça, par exemple.

 

Le fait que vous soyez 2 à conduire ce projet de résidence n’est pas des plus habituel, pouvez-vous nous expliquer ce que cela apporte - en richesses comme en difficultés d’ailleurs ? 

TM : Cela offre du recul et une plus grande force de réflexion. On peut remettre en question nos idées plus directement en discutant et débattant. Nous avons l’habitude de travailler ensembles, via DIG avant ça et même quotidiennement, et je pense aussi que nous avons nos propres forces et que c’est bien de pouvoir les associer. À côté de ça je trouve cela rassurant d’être à deux pour se soutenir car le sujet est assez difficile… le fait de s’immerger 3 mois dans la thématique des violences faites aux femmes pourrait rendre un peu dépressif, je crois ! Le fait de confronter nos points de vue en tant que femme et homme sur ce sujet c’est plutôt intéressant, aussi.

Pour les difficultés, cela pourrait être de ne pas s’entendre sur certaines choses et d’avoir des visions totalement différentes mais ce n’est pas vraiment le cas…

TG : Effectivement à force de travailler ensemble, on commence à connaître les qualités et les faiblesses de l’autre. Du coup on arrive à se rendre complémentaires. Il est vrai que le sujet de la résidence, c’est un thème que l’on aborde souvent ensemble dans le quotidien. Et partager nos ressentis, nos points de vue, nos recherches, nos réflexions, ça étoffe considérablement notre travail. À deux on a plus d’idées, on peut rebondir plus facilement lorsqu’il y a des moments de vides au niveau de la création. Bien entendu travailler à deux peut aussi entraîner des difficultés et nécessite une bonne organisation. Au niveau du graphisme, il va falloir trouver un équilibre pour avoir un ensemble homogène en sachant que nous n’avons pas du tout le même style ni la même manière de dessiner en termes d’outils.

 

Le travail en résidence / le travail quotidien qu’est-ce qui diffère ? Condition d’autonomie (financière – logistique …) Cela facilite-t-il le travail de création ? 

TG : C’est la première fois que nous travaillons dans le cadre d’une résidence donc pour l’instant, nous n’avons pas trop de recul. Mais ce qui est considérable et ce qui permet de se détendre et d’être pleinement disponible pour la création c’est d’être payé pendant le travail de création. En tant que jeune auteur, il n’est pas rare de ne rien toucher durant l’élaboration d’un album BD... Les auteurs n’ont pas de statut comme les intermittents.Ce qui est intéressant aussi dans le cadre d’une résidence, c’est de pouvoir être mis en relation avec des personnes qui vont nous apporter beaucoup de matière pour notre travail.

Avoir un lieu autre que chez soi pour travailler est aussi un plus. Le reste du temps je travaille de chez moi car je n’ai pas les moyens financiers d’avoir un atelier, et je trouve que c’est compliqué de se discipliner chez soi.

TM : La différence majeure est sans doute d’avoir à disposition cet espace dédié à la création uniquement, c’est un peu comme d’aller au bureau et savoir qu’on est là pour travailler comme le disait Tiphaine. Là où il est plus facile d’être dissipé en travaillant de chez soi : « tiens, un livre qui traîne, je pourrais lire un peu… » ; « oh, mon canapé, si je fuyais mes responsabilités en m’endormant ! ».


Par rapport au thème de la résidence, y-a-t-il un rapport avec votre travail, est-ce une thématique sur laquelle vous avez déjà travaillé ou envisagé de travailler ? 

TM : Franchement, non. C’est un sujet qui personnellement me touche mais à vrai dire je n’avais jamais songé, naturellement, à traiter ce genre de thème dans un projet, tout du moins pas d’une façon « didactique » et documentée comme nous prévoyons de le faire. En fait je me suis toujours dit, totalement à tort, que ce n’était pas dans mes facultés ou que je n’étais pas le plus concerné, et donc pas légitime pour traiter ce genre de sujet. Aujourd’hui je pense que tout le monde est concerné !

Finalement, le fait que la démarche change radicalement de ce que j’ai pu faire jusqu’à présent, je trouve ça super intéressant et excitant. Ça me force à réfléchir tout à fait différemment et ne peut donc que m’apporter des choses.

TG : Jusqu’à présent, je n’avais jamais travaillé sur ce sujet mais cela faisait des années que j’y pensais. Mais pas de façon construite, plutôt dans une forme de rage, de peurs, de colère, enfin vraiment dans les émotions donc rien n’était organisé dans ma tête. Cette résidence est l’occasion de construire une pensée autour de ce thème, et au-delà des émotions qu’il suscite, de pouvoir être documentée et moins ignorants sur le sujet ça aide à réfléchir. J’ai la chance d’avoir grandi avec une mère et un père féministes sans qu’ils le revendiquent, j’ai vite compris en quoi consistait l’oppression des femmes et là j’ai la chance de pouvoir en faire quelque chose.

 

Quand on se plonge dans la lecture de vos différents travaux notamment au sein de collectif DIG – où là aussi le récit part toujours d'une thématique bien précise – on ne peut qu’être frappé en tout cas par la récurrence de certains thèmes comme la quête identitaire, la recherche de liberté ?  

TG : Oui et pourtant on est plusieurs à choisir les thèmes ! Je pense qu’on est tous sensibles aux dérives de notre monde, à ce sentiment d’être emprisonné dans une société où on tente de nous dire ce que l’on doit faire, ce que l’on doit manger, regarder… À nous de nous affranchir de tout ça, et ça peut passer par le dessin justement ! Il faut aussi savoir que plusieurs membres de Dig ont travaillé dans d’autres secteurs avant de faire de la BD. Ces expériences n’ont pas été toujours positives. Je pense que cela participe à cette thématique qui revient souvent sur la recherche de liberté. Pour DIG-2, on est dans une forme de dystopie, je crois qu’on aime tout ça dans le collectif, notamment à travers les films. C’est d’ailleurs très bizarre au fond d’aimer regarder notre monde qui se casse la gueule…

Concernant la quête identitaire, personnellement, ce sujet est au cœur de toutes mes réflexions ! Donc ça ressort et je ne dois pas être la seule.

 

Les violences faites aux femmes / c’est un très grave et vaste sujet … Pouvez-vous nous dire comment vous comptez l’aborder ? 

T.M : Le plus naturellement possible, en tant qu’auteur(e)s qui nous posons des questions sur ce sujet. Ce sera une sorte de mise en abîme de nos réflexions et notre évolution durant ces 3 mois de résidence. L’idée serait de donner l’envie à tout le monde de se poser ces questions, montrer qu’on peut/doit tous en parler, creuser le sujet, s’investir et remettre en question des choses qui semblent pourtant enracinées et paraissent « banales », depuis trop longtemps.

TG : Ce que l’on souhaite, c’est que cette exposition donne envie aux gens d’en parler comme d’un vrai sujet, d’une réalité qu’il faut enfin prendre en compte. Ne plus avoir peur d’en parler, par exemple pour les hommes qui peuvent parfois se montrer frileux à aborder ces sujets (souvent d’ailleurs par peur de dire des énormités).  Penser qu’en s’informant, on combat l’ignorance et que cela fasse avancer les choses. On veut montrer que nous n’avons pas besoin d’être des experts, des médecins, des philosophes pour s’emparer du sujet. Nous serons dans ces passages dans une narration BD classique. Après il y aura des passages documentés, des chiffres, une approche plus pédagogique en complément. 

Nous ne souhaitions pas rester neutres, je pense que ce n’est pas notre travail. Faire un boulot seulement documentaire nous semblait moins intéressant, nous voulons exprimer nos points de vue, nos émotions, nos réflexions à travers cette exposition.

 

En quoi la construction d’une exposition est-elle différente (si elle l’est) de celle d’une histoire, d’un récit, en bande dessinée ? 

TG : Dans un livre, il faut penser aux pages qui vont se retrouver côte à côte (par 2), il faut savoir sur quelle case on va s’arrêter avant de tourner la page. C’est assez casse-tête ! 

Sur une expo, les difficultés ne sont pas tout à fait les mêmes. Mais il faut penser à ne pas surcharger les panneaux, à avoir des images percutantes sur lesquelles les visiteurs auront envie de s’attarder.Après les mêmes choses interviennent, comme la fluidité de la lecture, la lisibilité, les respirations…

TM : L’approche peut être différente, c’est la taille des supports qui demande d’adapter la mise en scène et la réfléchir un peu différemment, car ce seront de grands panneaux. Concernant la construction, puisque cette exposition est pensée en Bande Dessinée, cela n’est pas très différent d’un « récit » classique, avec une introduction, une conclusion… Cela reste narratif et pourrait tout à fait s’imaginer dans un livre.

 

Le dessin comme moyen d’expression et de revendication ? 

TM : Le dessin comme moyen de survie !

TG : Comme moyen de revendication je ne sais pas encore…Comme moyen d’expression oui c’est certain. Quand je dessine, j’ai souvent peur de ne pas y arriver mais par contre je n’ai pas peur de mon propos. Alors qu’à l’oral je vais être beaucoup moins loquace et j’ose moins dire ce que je pense.

 

Et après, quels sont vos projets ? En cours, à venir ? Si tout était possible !

TG : Je voudrais sortir mon premier album solo, adressé aux pré-ados / ados, un mélange de BD et d’illustrations. J’ai commencé à écrire le scénario et j’aimerais beaucoup pouvoir aboutir ce projet parce que le thème me tient vraiment à cœur.

TM : Avec DIG, un nouveau numéro hors-série doit sortir courant janvier, déjà ! Et quelques festivals avec le collectif prévus où nous dédicacerons (Blois, SOBD Paris, Angoulême…)

Vient ensuite la réalisation d’un album BD, j’ai plusieurs projets entamés, trop souvent laissés de côté et sur lesquels je vais devoir me remettre très sérieusement et boucler, suite à cette résidence. Puis pourquoi pas des projets musicaux aussi qui me tiennent à cœur, si je trouve le temps de m’y consacrer plus sérieusement.

Résidence BD - Programmation