Du Havre à Monaco, par fleuves et canaux Göran Schildt

éd. Bleu autour Le carrelet éditions 2018

Le récit de voyage

Enfin disponible en français, le formidable récit du voyage en voilier de Göran Schildt dans la France d’après-guerre, avec sa femme et ses amis d’un jour ou de longue date, dont André Gide qui faillit passer le saluer au port des Champs-Élysées… Féru de l’écrivain, comme de Cézanne, cet historien de l’art et auteur finlandais a trente et un ans lorsqu’il gagne l’Italie par la Seine, l’Yonne, le canal de Bourgogne, la Saône, le Rhône, le canal d’Arles et la Méditerranée.
Sa traversée est une immersion. Il a l’œil gourmand du réchappé de la guerre. Paysages, monuments, bistrots vivent sous sa plume et dans ses photographies, mais aussi mariniers cocasses, éclusiers assoupis, amoureux surpris… On découvre l’intimité d’un intellectuel européen de son temps, y compris dans sa relation au “sexe faible”… Et du Havre à Monaco, via Rouen, Paris, Sens, Joigny, Tonnerre, Dijon, Chalon-sur-Saône, Lyon, Avignon, Marseille, Saint-Tropez et Cannes, Göran Schildt nous révèle la « patrie de l’individualisme » à l’aube des Trente Glorieuses.


La chronique de Damien

Göran Shildt est présenté comme un écrivain-voyageur finlandais de langue suédoise, né en 1917 et mort en 2009. Francophile par tradition familiale, il a passé une année d’études à Paris et a traduit Gide. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il a entrepris avec sa compagne, Mona,  de traverser la France sur un bateau élégant, solide et confortable, un ketch de onze mètres nommé La Daphné.
 
Du Havre à Monaco par fleuves et canaux… est le récit de cette traversée. Traduit en plusieurs langues, il a connu un certain succès mais vient seulement d’être publié en Français (éditions Bleu autour et Le Carrelet, 2018, 245 pages).
 
Le livre ressemble à une chronique, un journal de bord étoffé. On assiste aux péripéties des manœuvres nautiques, on suit un itinéraire fait de noms de cours d’eau : la Manche, la Seine, l’Yonne, le canal de Bourgogne, la Saône, le Rhône. Et c’est depuis ses berges qu’on voit la France d’après-guerre, un pays en reconstruction et qui n’a pas encore pris le pas de la modernité industrielle.  On s’arrête pour visiter une église, une abbaye, une petite ville. Des noms de peintres ponctuent la descente du flot, des noms d’œuvres musicales qu’on entend sur le phonographe au bord des rivières. Une France d’après. Car après l’enfer, après la peur, dans un élan hédoniste, ce jeune homme qui a vécu le conflit mondial entreprend un voyage de reconstruction vers l’éternel humaniste, prenant le temps de vivre le pittoresque de l’instant et de célébrer la joie de vivre inaltérable à travers les rencontres avec des hommes et des lieux, comme un filet qu’on recoud pour re-comprendre le monde.
Agrémenté d’une cinquantaine de photographies en noir et blanc prises par l’auteur lui-même, ponts, écluses, personnages de dentelières, pêcheurs, et baigneurs, scènes de vie, paysages, le texte dévide un écheveau de bonheurs simples.
« Le trajet jusqu’à Dijon est magnifique ; nous glissons entre de hautes collines boisées aux reflets bleutés. Parfois le paysage est purement alpin avec des sapins et des ravins profonds, parfois plus doux avec des forêts de feuillus et des vignobles. Il paraît souvent inconcevable que le canal puisse se frayer un chemin à travers ces vallées en apparence sans issue, mais très vite nous nous retrouvons une fois de plus à contempler la plaine fertile de la Saône. Durant la première partie du voyage, nous ne rencontrons d’abord personne, mais ensuite au contraire, lorsque la route nationale Paris-Dijon longe le canal - et on est le dimanche 1er août - apparaissent un nombre croissant de pêcheurs, de baigneurs, de citadins en pique-nique, occupant les rives avec tentes, matelas, vélos, voitures et parasols. » (pp 143-144).
Il y a un effet de proximité dans ce rapport immédiat à l’existence, et, dans cette légèreté qui suit le drame, quelque chose de fade et frais comme une petite rivière ombragée, comme un temps révolu, un instant heureux que lecteur partage du bout des lèvres. Tout a l’air de flotter avec une étrangeté qui n’appelle aucune nostalgie. On se trouve soi-même dans un cocon léger, les nuages semblent s’étirer autour du livre. Lecture de plaisance, lente et contemplative, qu’on interrompt pour baguenauder le nez au vent. L’auteur ne décrit-il pas son bateau comme un « moyen de locomotion frivole » ?
Mais la frivolité, mère du vain caprice et du léger prestige, comme disait Chénier, qu’est-ce que notre âge inquiet peut en faire ? Et puis il a de drôles de remarques, aussi, Schildt, au sujet des femmes, ou des bienfaits apportés par les nazis à l’urbanisme de Marseille, au sujet du naturisme aussi. Comme des relents d’avant, de cette roue du progrès qui n’a pas fini de tourner et qui laisse entrevoir de vieux démons. Et aujourd’hui que l’éternel brun semble remonter, que la catastrophe semble à nouveau si irrémédiablement proche, ce livre a le charme anxieux de la désuétude. « Ce qui est sûr c’est que le bonheur d’une vie sincère et honnête est aussi rare qu’une vertu parfaite ».

L’auteur

Göran Schildt (1917-2009) appartient à la minorité finlandaise de langue suédoise. Après des études d’histoire de l’art à Helsinki, ainsi qu’à Paris en 1934-1935, et son engagement durant la guerre russo-finlandaise (1939-1940) dont il revient blessé, il s’installe à Stockholm, publie un premier roman en 1943 et traduit André Gide auquel il consacrera un essai. Suivront ses récits de voyages et bien d’autres livres traduits dans de nombreuses langues, dont une biographie du célèbre designer finlandais Alvar Aalto.